Lucas et Sylvia au pays de l’Inca


L’avion vient à peine d’atterrir dans la capitale de l’empire inca, Cusco, qui veut dire rien de moins que «nombril du monde». Nous sommes à 3400M d’altitude. J’ai les pieds ronds, le souffle court, la tête fragile, rien que le maté de coca ne peut guérir, selon les gens d’ici.

La ville est belle, les gens accueillants, le pays dépaysant. Et ce n’est pas de la frime; les femmes portent vraiment des costumes traditionnels, des chapeaux melon ou des hauts de forme blancs; elles ont toutes sur le dos une mante tissée aux motifs et aux couleurs de leur région d’origine qui leur sert de sac à dos pour transporter soit le dernier-né, soit les fruits et légumes à vendre au marché, soit les bébelles à offrir aux touristes. Ah oui, c’est vrai; il y a des touristes, beaucoup de touristes. Cusco est l’endroit le plus visité du Pérou. Il y a toujours des touristes, et ce sont eux qui sonnent faux; en babouches et en bermudas, deux trois caméras autour du cou, ils déambulent dans les ruelles de pierres avec des airs de conquérants, répétant sans cesse aux vendeurs ambulants «no gracias» avec un accent plus ou moins fort. Lucas et Sylvia au pays de l’Inca ne font pas mieux; mais en cette première journée en altitude, ils doivent reprendre leur souffle avant de dire «no gracias». D’ici quelques jours, ils apprivoiseront le milieu et connaîtront tous les vendeurs par leur petit nom, Elvis, John, Michael, Washington... Drôle de pays, attaché au passé, il se cherche un présent... à saveur américaine!


La capitale Inca
Cusco est bâtie sur les ruines de la capitale de l’Empire Inca dont il ne reste plus que des murs de pierres finement taillées et polies qui ont résisté à tous les tremblements de terre. Sur ces murs et avec des pierres d’autres bâtiments Incas, les Espagnols ont érigé des cathédrales et d’impressionnants édifices coloniaux, autour desquels le monde ordinaire a bâti une multitude de cabanes en adobe avec des toits de tuiles qui s’étendent sur les flancs de montagnes de tous les côtés. Le résultat est de toute beauté.

Nous avons visité des musées, des églises et des sites historiques; nous avons écouté les versions contradictoires des différents guides; puis nous nous sommes fait notre propre histoire, un peu tannés de devoir donner un sens à la moindre insignifiance ou de voir des pumas, des aigles et des serpents dans l’ombre de chaque roche et même dans les nuages. À tout vouloir interpréter, on finit par dire n’importe quoi.


La vallée sacrée
Ses longues tresses noires se balancent dans son dos pendant qu’elle court derrière ses lamas et ses alpacas, leur donnant quelques petits coups de branches pour les diriger hors de la route et laisser passer notre autobus. Plus loin, assise dans le fossé, une bergère entourée de ses moutons nous regarde passer. Au milieu du champ, une femme sans âge frappe entre des pierres des plans de quinoa afin d’en recueillir les grains. Puis, d’autres un peu partout s’affairent à je ne sais trop quoi. C’est comme ça tout au long de la vallée sacrée.

Cette vallée, où coule à fort débit la rivière Urubamba, s’étend de Cusco jusqu’à Machu Picchu. La parcourir c’est retourner dans le temps, non seulement pour y découvrir les nombreux sites incas qui la jalonnent, mais également pour constater que les pratiques des gens qui y vivent aujourd’hui sont beaucoup plus près de la civilisation Inca que de la nôtre. On laboure avec le boeuf, on fauche avec la faucille, on transporte la récolte à dos d’âne ou sur son propre dos. La production agricole en escalier du temps des Incas est encore omniprésente et la moindre parcelle de terrain est cultivée. Quel que soit l’endroit où l’on regarde, il y a toujours quelqu’un qui s’affaire, même dans le milieu de nulle part. Aussi, les murs de pierre poussent partout : murs de maisons, murs pour séparer les propriétés, murs pour étager les cultures, murs pour n’importe quoi, murs pour rien, murs pour donner un sens aux roches... C’est à croire que l’art de faire des murs fait partie des gênes héréditaires que les Incas ont transmis aux Péruviens.

En partie couvertes de murets en pierres pour supporter une agriculture à flanc de montagnes, les falaises qui bordent la rivière sont absolument fascinantes. Une route nous amène à mi-chemin, à Ollantaytambo, là où beaucoup de ruines incas permettent d’imaginer la période faste de cette civilisation. Puis, pour se rendre jusqu’à Aguas Calientes, le village au pied de Machu Picchu, il faut prendre le train.

Grève dans la cité perdue
Depuis qu’on a retrouvé la cité perdue, Machu Picchu, des esprits mercantiles se sont réveillés. Y’a de l’argent à faire avec cet héritage et tout le monde veut sa part! Aussi, les gens des villages environnants ont décidé de faire la grève, car ils veulent profiter davantage des gros revenus de la compagnie de trains, qui a le monopole et qui appartient à des Espagnols. Et le coût du train pour se rendre à Machu Picchu est absolument abusif!

Alors demain, le jour où nous devions partir pour Machu Picchu, le train ne partira pas. Plus de 1500 touristes seront affectés par cette grève, soit pour l’aller, soit pour le retour. Certains ne réussiront pas à se faire rembourser, d’autres seront coincés là-bas et devront changer leur billet d’avion, plusieurs repartiront du Pérou sans avoir vu Machu Picchu. Nous? Demain, nous irons tout simplement ailleurs!

Le lac Titicaca
Tous les enfants du monde rigolent en apprenant le nom du plus haut lac navigable au monde, le lac Titicaca. Les Péruviens s’amusent aussi en parlant de ce lac dont la moitié est au Pérou et l’autre moitié en Bolivie; ils disent le Titi pour le Pérou et le Caca pour la Bolivie...

Nous avons fait neuf heures d’autobus pour nous rendre à ce lac légendaire. Nous sommes maintenant à 3800M d’altitude, le soleil brille, la brise est bonne, l’eau bleue s’étend à perte de vue; seuls les pics enneigés des Andes boliviennes nous indiquent que le lac finit par finir. Nous naviguons vers l’île d’Uros, l’une des 40 îles flottantes du lac. Oui oui! Des îles flottantes! des îles de roseaux, trois mètres d’épais de roseaux tout poignés ensemble et ancrés dans la baie de Puno. On avait pas vu ça dans nos cours de géo! Des communautés y vivent depuis des siècles, y parlent leur propre langue, y perpétuent leurs coutumes. Leurs maisons, leurs écoles, leurs tours d’observation sont en roseaux; un autre univers même si un panneau solaire ajoute une petite touche de modernisme et nous ramène au XXIe siècle. Mais c’est tout! Je n’ai pas vu de cellulaire...

Pour nous rendre dans les autres îles flottantes, nous embarquons dans une balsa de totora, un bateau en roseaux qui offre une sensation unique; même Luc, qui n’a aucune affinité avec l’eau, s’est laissé bercer par les petites vagues du lac Titicaca...

Plus loin, cette fois en bateau à moteur, nous nous rendons à Taquile, une grande île naturelle où les traditions font partie du quotidien. Les femmes portent le châle noir, les hommes la tuque rouge – les célibataires portent une tuque rouge et blanche, mais il paraît que certains trichent... Les femmes tissent, les hommes tricotent et jouent de la musique. Et comme les champs sont cultivés, il doit bien y avoir quelqu’un qui ne travaille pas pour les touristes...

El condor pasa...
Il est 19h et l’autobus est bondé. Il commence à faire noir et nous nous sentons un peu plus près des étoiles, à 4900M d’altitude. Ça ne sent pas très bon, mais il fait trop froid dehors pour ouvrir les fenêtres. Au moins, le film est fini – essayez d’imaginer des paysannes du temps des Incas avec leurs enfants dans l’autobus en train d’écouter un film d’horreur porno atrocement violent. Le chauffeur vient de mettre une vieille cassette de leur Michèle Richard nationale qui crie à tue-tête des vieux succès des années 60 traduits en espagnol.

Pour découvrir davantage le Pérou et sortir des sentiers battus, nous avons eu la bonne idée de nous rendre au Canyon del Colca, un canyon deux fois plus profond que le Grand canyon. Il paraît que c’est magnifique et qu’on peut y voir des condors, si on est chanceux. Nous avons roulé pendant six heures de Puno à Arequipa et, depuis près de trois heures, nous nous faisons brasser sur une route de terre dans un vieil autobus local en direction de Chivay. Les parfums du quotidien et les relents de chicha (un alcool local à base de maïs) embaument cette fin de journée dans les soubresauts d’une vieille carcasse qui fonce beaucoup trop vite sur les routes défoncées de l’arrière-pays. À notre arrivée, le village est en proie à la ferveur de Marie; les rues sont décorées de chandelles et toute la population a été réquisitionnée par le curé pour la procession en l’honneur de la vierge de Chapi, la sainte patronne de cette région du Pérou. Pendant une dizaine de jours, les gens se promènent de village en village. Nous avons eu la chance d’arriver à Chivay en même temps qu’eux, mais nous n’avons pas fêté avec eux; nous nous sommes endormis au son des chants religieux, épuisés mais contents de pouvoir récupérer un peu avant de reprendre la route de terre vers le canyon. À 2h du matin, les sifflets du bourg annoncent tour à tour que les camions arrivent pour ramasser les travailleurs pour la cueillette de pommes de terre. Ici, loin de toute destination, le matin commence en plein milieu de la nuit. Un petit choc culturel pour nous!

Le lendemain, un peu poqués, nous avons finalement atteint notre destination. Grandiose, et des condors... Allez voir nos photos pour mesurer notre chance!

Machu Picchu
Enfin un face à face avec le lieu mythique, Machu Picchu. Nous avons pris le train pour parcourir le reste de la vallée sacrée dont les falaises deviennent de plus en plus abruptes et la végétation de plus en plus luxuriante, une vraie jungle. Rendus à Aguas Calientes, nous sommes fascinés par le décor; la rivière coule avec fracas à travers de très hauts pics qui se dressent presque à la verticale et nous obligent à lever la tête bien haut si nous voulons voir le ciel. Nous sommes aussi fascinés par l’organisation du village : une fracture temporelle. Aucune voiture, que des autobus pour le circuit à Machu Picchu. Tout arrive par train; les wagons demeurent stationnés dans le fond de la gare et le déchargement s’effectue à dos d’hommes. Toute la journée, on verra des gens monter et descendre les côtes du village avec des matelas, des fenêtres, du bois, de la brique, des caisses de bières... Tourné strictement vers le tourisme, le petit village compte quelque 25 hôtels, 110 restaurants et un nombre indéfini de boutiques et de stands d’artisanat. Un peu à l’extérieur, en haut du village, il y a les sources thermales qui justifient le nom d’Aguas Calientes; 10 sol $ pour l’entrée, 10 pour la serviette, 80 pour le costume de bain! L’eau n’est pas très invitante, un peu brunâtre... Ceux qui sont malades vont s’y soigner, les autres vont attraper leurs maladies. Comme quoi, rien ne se perd!

Le lendemain, nous prenons l’autobus pour franchir en quelques kilomètres 400M d’altitude supplémentaires, là où se trouve Machu Picchu enchâssé dans les Andes. Ouf! L’environnement est renversant. La nature y a fait un décor absolument fantastique; on comprend pourquoi les Incas ont choisi ce lieu pour bâtir leur cité perdue. Pour ce qui est de l’oeuvre de l’homme, la cité de Machu Picchu est bien conservée, mais est moins impressionnante que Ollantaytambo, dans la vallée sacrée, qui semble avoir été beaucoup plus importante dans l’avènement de l’Empire Inca. Notre guide a néanmoins déployé des trésors d’imagination pour rendre Machu Picchu encore plus magique : les pierres reproduisent tantôt des montagnes, tantôt des animaux, tantôt des calendriers qui règlent les mouvements de l’univers... autant d’histoires qui séduisent davantage un imaginaire affamé qu’un esprit rationnel. Machu, c’est le Graal des temps modernes que redécouvrent chaque jour entre 1000 et 3500 pèlerins venus des quatre coins de l’univers. Voir Machu Picchu et mourir! Pourtant, ici, c’est davantage l’oeuvre de la nature que celle de l’homme qui séduit. On se sent bien petit et pourtant si sereins devant cette immensité.


No se preocupe!
Au Pérou, les gens nous prennent par la main pour nous faire visiter leur pays. Quand on demande des informations, ils nous répondent «No se preocupe», qui veut plus ou moins dire de ne pas s’inquiéter. À quelle heure part le train? No se preocupe! Combien ça coûte? No se preocupe! Nous avons fini par comprendre : No se preocupe, on va vous organiser! Ce qui était en fin de compte très agréable...


Dormir en altitude
À 3-4000 mêtres d’altitude, on cherche notre souffle, le jour comme la nuit. Ça nous réveille et on doit pomper un bon coup avant d’avoir assez d’oxygène pour reprendre nos esprits. Après, si on est chanceux, on se rendort, mais pour reprendre le même jeu un peu plus tard. Inutile de dire qu’au bout de deux semaines nous étions fatigués...


Mais actuellement, nous nous reposons en plein coeur du Pacifique, sur l’île de Pâques. C’est magnifique. Nous vous raconterons ça bientôt.

À la prochaine

Sylvie et Luc de Rapa Nui
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