La Mordida!
Depuis quelques jours, nous préparons notre arrivée sur terre. Il est vrai que nous quittons un paradis semi américain pour nous rendre sur le main land mexicain, mais actuellement ce n’est pas la terre qui nous préoccupe, c’est la mer. Luc est tout crampé juste à y penser; cinq heures sur la Mer de Cortès, en pleine nuit! Donc, avant de partir, nous passerons deux jours à La Paz sans trop parler de la traversée, sans trop manger, sans trop s’exciter sur les découvertes que nous espérons faire de l’autre côté, dans le vrai Mexique.
La traversée se fait sans encombre; Luc dort comme un bébé – les Gravol aidant - pendant que je me tape quelques vieux films américains sous-titrés, entrecoupés de comédies mexicaines du type Surprise Surprise ou Les Insolences d’une caméra. Le spectacle n’est alors pas sur le petit écran mais bien dans le grand salon des voyageurs où les Mexicains se bidonnent devant des scènes cocasses, un peu épaisses, et des moqueries à l’égard des touristes étrangers. Finalement, je me laisse prendre au jeu et j’éclate de rire en même temps qu’eux, les cherchant du regard pour partager leur hilarité.
En haut, c’est la fête du capitaine. La voix nasillarde du haut-parleur invite les passagers à participer à la fête et une grosse musique laisse croire que le party est poigné. Je suis montée voir, et il n’y avait que quelques camionneurs qui regardaient la télé, tous assis seul à leur table, pendant qu’un jeune homme-orchestre criait à tue-tête pour mériter un peu de leur attention. Quelques verres en plastique et assiettes en carton traînaient sur les tables et chaises libres. Je suis retournée à Surprise Surprise!
Au bout d’une douzaine d’heures passées sur le California Star de Baja Ferry, un traversier très moderne qui n’a rien à envier à ceux que l’on retrouve au Québec, nous sommes enfin arrivés à Topolobampo, un peu plissés, mais contents de voir le soleil se lever sur les montagnes qui entourent cette baie. Étant donné que Romuald était entré le premier, il a fait la traversée en avant, au fond de la calle. Nous sommes donc sortis les derniers et avons parcouru tout fin seuls les quelque quarante kilomètres qui nous menaient à Los Mochis, là où nous devions prendre l’autoroute payante vers Mazatlan – le CAA ne recommande pas la route parallèle qui est particulièrement appréciée des trafiquants de drogue.
En arrivant à Los Mochis, nous respectons scrupuleusement les limites de vitesse, mais ce n’est pas suffisant; nous demeurons des étrangers… Un policier municipal, qui doit faire du bénévolat pour accueillir les passagers du ferry chaque dimanche matin, nous fait signe de nous ranger sur le côté de la route. À renfort de grandes poignées de main, il nous prodigue ses précieux conseils d’homme de loi consciencieux, mais sans radar, et nous affirme que nous roulions à 87 km/heure, tapant. En arborant son plus beau sourire, il nous dit qu’il est dans l’obligation de nous donner une contravention qui risque de nous causer bien des tracas en ce beau dimanche matin : pour payer cette contravention d’au moins 300 pesos, il faudrait l’accompagner au bureau municipal lorsqu’il serait ouvert, peut-être un peu plus tard, ou demain, qui sait? Conciliant, il nous offre une contravention moins coûteuse, que nous pourrions régler sur le champ. Cet argent serait remis à la municipalité aussitôt que possible, pour le bien de la communauté qu’il protège des méchants touristes écervelés qui traversent ses rues à pleine vitesse, au péril de leur vie et de celle des citoyens. Il ferait cela pour nous accommoder, bien sûr, mais aussi parce que nous sommes de gentils Canadiens. Il suggère 200 pesos, mais il nous aime tellement qu’il est prêt à descendre à 150 pesos, que nous devons cacher en lui remettant afin que les gens ne s’imaginent pas des choses…
C’est ainsi que nous sommes arrivés sur terre. Quel accueil! En fait, c’est avec la mordida que nous sommes retombés sur terre. Les 400 kilomètres d’autoroute vers Mazatlan ont été franchis à pas de tortue, à essayer de deviner les limites permises et à se faire dépasser par de vieux tacos qui avaient la chance d’avoir une plaque mexicaine. Romuald en a pris pour son orgueil. Le voyage a aussi été ponctué de longs silences au cours desquels nous tentions de mieux comprendre la situation, mais surtout de calmer notre frustration. Chaque uniforme représentait maintenant cet univers corrompu dont on nous avait tant parlé. «Ça fait partie du Mexique, nous avait-on dit. Il faut l’accepter et vivre avec. On ne peut rien changer.»
La mordida constitue le pourboire de ceux qui détiennent ou qui s’arrogent quelque forme de pouvoir que ce soit. Le sentiment d’impuissance devant ces abus de pouvoir, tout comme l’élaboration des multiples scénarios tout aussi fantaisistes qu’alarmants, nous laissent un goût amer. Au Mexique, il y a la loi; et au-dessus de la loi… ceux qui l’appliquent. Deux mondes.