Hola! Como esta!
Fini le régime de fruits de mer et de vin californien; et par un drôle de hasard, je ne parle plus avec les oiseaux. Je suis sur un régime de bières et de chips pour ne pas me déshydrater; et je parle avec les maringouins et les fourmis, mais en des termes pas très courtois. Ici, les oiseaux, je les regarde. C’est à croire que les pélicans ont tous choisi nos vingt mètres de plage sur la Mer de Cortez pour plonger recueillir leur plat du jour. C’est un beau spectacle d’autant plus que nous sommes tellement près que chaque plongeon est accompagné du splash que nous nous contentions d’imaginer sur les autres plages que nous avons visitées. Si nous tendons l’oreille un peu, nous pouvons même les entendre avaler leur poisson. Nous sommes à Loreto, sur la côte de ce que les Américains appellent la Baie de la Californie, à Baja California Sur, la pointe sud de la péninsule.
Nous avons traversé la frontière lundi et nous avons parcouru rapidement les quelque 800 km de Baja California Norte, un peu pour fuir les Américains, mais aussi pour fuir la misère que nourrit le rêve américain. Le choc fut terrible à Tijuana; nous n’étions pas prêts pour la transition entre San Diego et cette ville mexicaine qui nous donne des sueurs qui n’ont rien à voir avec la température. C’est sale, ça pue, c’est pauvre, c’est rempli de gens désabusés; du moins, c’est ce que j’ai perçu. J’ai préféré me sauver tout de suite un peu plus au sud en espérant que le Mexique me donnerait une meilleure image de lui-même. Nous avons vu de belles grandes résidences sur le bord de la mer, avec des jardins magnifiques et des gens souriants. Nous avons vu des cabanes de boue et de cartons dans des dépotoirs à perte de vue, où des enfants crottés jouaient avec des bouteilles de Pepsi autour de vieilles carcasses de voitures. Ça ne prend pas beaucoup d’efforts pour constater que ce qui est beau et riche est américain, et que ce qui est laid et pauvre est mexicain. Nous avons également vite pris conscience de notre statut de touriste. Nous représentons en quelque sorte ce qui provoque ces contrastes, ces inégalités, ces aberrations. Nous avons beau nous empresser de dire que nous sommes canadiens; c’est du pareil au même Pour certains, nous sommes des voleurs, des exploiteurs; pour d’autres, nous sommes des signes de dollars, une bonne occasion de faire quelques piasses faciles. Et quand ils disent «amigo», ne les croyez pas. Demain nous serons ailleurs, et ils le savent.
Parenthèse : un petit héron bleu vient de se poser sur notre plage, juste devant nous, à quelques pieds. Du haut de ses fines pattes, il nous fait quelques pas de danse, son long cou rose promène sa tête d’avant à l’arrière alors que ses ailes bleues s’ouvrent en éventail chaque fois qu’il pique son bec dans la mer pour explorer le terrain. Il vient de faire un grand saut, s’aidant de ses ailes, pour piquer du bec. La pèche a été bonne à le voir se tortiller pour avaler sa prise. Avec les jumelles, je peux espionner le moindre de ses mouvements. Voilà! il s’est sauvé pendant que j’étais allé chercher l’appareil photo. «Luc! Pourquoi l’as-tu laissé partir?» Et Luc de répondre le plus sérieusement du monde : «quessé que tu voulais que j’fasse?» Mon chum est d’une naîveté déconcertante, mais maudit que je l’aime!
Enfin. La première journée, nous nous sommes sauvés jusqu’à la Bufadora, une grotte sur le bord de la mer qui imite le jet et le bruit d’un geyser lorsqu’une grosse vague y pénètre : notre première trappe à touriste, au milieu de nulle part. Nous avons passé la nuit dans un camping presque désert, avec vue sur la baie d’Ensenada. Le lendemain, bien malgré nous, nous avons sûrement battu un record de distance sur les routes hostiles de cette région tout aussi hostile. Nous avons parcouru plus de 700 km sur les routes les plus dangereuses que je n’ai jamais vues, pires qu’en Haïti, qu’en Grèce ou que Mulholland Drive (que nous avons descendu à Malibu). En témoignent les carcasses de voitures abandonnés à chaque tournant, les petites crèches fleuries qui rappellent ceux qui étaient dans ces carcasses, et le trou que j’ai fait dans le fond du Westfalia à force de freiner. Nous avons appris le mot Tope, pour dos d’âne qui ne pardonnent pas à l’entrée et à la sortie des villages ou un peu partout, sans avertissement; le mot Vado, pour décrire un espace où la rivière passe par dessus la route quand il pleut; l’expression Curvas peligrosas, pour des courbes dangereuses qui sont affreusement dangereuses. Nous avons bien vu qu’une affiche avec un bœuf annonçait plus d’un bœuf, souvent des chevaux, des ânes ou des moutons. Mais rien ne nous préparait à des routes aussi étroites, qui ne laissent que quelques pouces à l’erreur, avant de tomber un pied plus bas, parfois plus, tout ça dans les curvas peligrosas, à travers les trous et les roches laissés par les dernières crues. Rien ne nous préparait non plus aux camions sans amortisseurs qui doivent parcourir cette unique route, pas plus qu’aux nouveaux propriétaires de R.V. qui s’aventurent innocemment dans de nouveaux paysages, pour ne pas dire dans de nouveaux décors.
En plus des routes, nous devions nous méfier des policiers qui semblaient s’amuser à nous dépasser et à nous attendre un peu plus loin au cas où nous oserions dépasser les 80 km réglementaires. Nous sommes passés par quatre barrage de l’armée où de jeunes hommes trop armés nous donnaient des sueurs froides même s’ils étaient très gentils et polis. Tout ça se passait dans un territoire aride, un désert magnifique dont une section s’appelait la Valle de los cirios, la vallée des cierges pour ses hauts cactus qui se terminent parfois par une mèche, deux mèches ou trois. Je n’avais jamais tant vu de cactus, dont des organs pipe (voir les photos). C’était magnifique, mais je n’avais pas vraiment le goût d’aller mettre les pieds dans ces territoires de serpents, de scorpions et de tarentules. Et les bons campings que nous avions notés dans les guides étaient en réalité assez désespérants. Alors, nous avons roulé, roulé et roulé. Luc a été formidable. Comme un pro, dans les courbes serrées, il prenait le temps de saluer les camionneurs; c’est moi qui lui décrivais les carcasses et les crèches dans les fossés.
Nous nous sommes finalement arrêtés à Guerrero Negro, la capitale de Baja Sur, une ville assez importante qui vit de la production de sel et de la visite des baleines grises. Je me sentais moins comme une source d’économie. Le lendemain, nous nous sommes rendus à Bahia Concepcion, Une mer turquoise, mais pas de douche, ce dont nous avions vraiment besoin avec cette chaleur et toute la poussière dans l’air. Dans la vie, il faut avoir ses priorités; les nôtres sont devenues eau et électricité, un pour se dégommer et l’autre pour faire fonctionner le petit ventilateur et enfin dormir. Nous avons trouvé notre nirvana 100 km plus loin, à Loreto. Nous avons non seulement l’électricité et l’eau, chaude s.v.p., nous avons nos toilettes et douches privées, car nous sommes tout fin seuls dans une sorte de Resort avec villas et espaces pour R.V.. Le West est sous un palapa, face à la mer. En prime, nous avons des gardiens de jour et de nuit, ce qui nous permet de dormir toutes portes ouvertes en toute sécurité. Les gens du village sont particulièrement gentils et nous permettent de pratiquer notre espagnol sans s’impatienter. Au contraire, ils semblent apprécier que nous fassions l’effort de parler leur langue. Le gentil Luc s’est encore fait une tonne d’amis; les gardiens viennent s’installer devant le West et attendent qu’il leur parle; toutes les petites madames des tiendas le saluent au passage; il a même payé une bière à une sorte de Wabo qui l’avait suivi dans un dépanneur. Avant, j’avais peur qu’il se perde quand il partait seul; maintenant, j’ai peur qu’il me ramène sa gang de chums pour souper!
Ça fait déjà quatre jours que nous sommes ici et je crois que nous allons rester encore quelques jours afin d’apprivoiser Mexico en douceur. Nous en profitons pour écrire, lire et réviser notre espagnol et nous reposer. Nous ne sommes pas pressés de descendre au sud où il fait encore plus chaud qu’ici et où ça doit être aussi humide. Tous ces changements mettent nos vieux corps à rudes épreuves. Nous vivons dans le Westfalia depuis déjà deux mois, sans compter le mois passé dans la remise. La route, le régime alimentaire, les activités physiques et le manque d’activités physiques, la chaleur, l’humidité, tout nous rentre dans le corps. Dans les déserts américains, c’était chaud mais sec; j’avais même arrêté de friser. Ici, je frise tellement que je n’ai pas le temps de rien faire d’autre. Je me sens aussi comme un cactus qui se fait des réserves d’eau tellement je fais de la rétention d’eau et que j’ai les jambes enflées. Je m’ennuie aussi parfois de mon physiothérapeute, surtout après avoir écrit, séquelle d’une vieille blessure dans le dos, comme un coup de poignard reçu dans une autre vie, à l’époque où je travaillais à l’Université. Parlant de douleur, je suis mieux d’arrêté d’écrire si je ne veux pas être tout croche demain et si je veux être en mesure de profiter de notre petit paradis.
Hasta luego
Sylvie et Luc
xxx