America del Sur : renversant!



Dire que Santiago nous a virés à l’envers n’est pas une figure de style. Après plus de 18 heures d’aéroport, de douanes et d’avion, nous nous retrouvons dans l’hémisphère sud, la tête en bas. Avant de réviser la Loi de la gravité et de prendre conscience que nous avons les pieds bien accrochés sur terre, nous devons demander à nos pauvres corps fatigués de s’habituer rapidement à une température qui est passée de -30 à +30; nous devons demander à notre tête de convertir adéquatement les petits dollars canadiens en milliers de pesos argentins; et nous devons demander à notre orgueil d’accepter humblement que l’espagnol chilien n’a rien à voir avec nos notions de base de la langue de Don Quichote.

Et nous voilà dans un taxi qui s’engouffre dans le trafic et la pollution d’une méga ville coincée entre quelques-unes des plus hautes montagnes du monde, là où circulent et respirent plus de 5 millions d’habitants. Tout va très vite. Le chauffeur émet quelques sons bizarres en nous montrant à gauche et à droite des édifices que nous ne voyons pas tant il y a d’autobus jaunes autour de nous. Quelques détours plus tard, nous nous retrouvons sur le trottoir avec nos quatre valises en train de renégocier les milliers de pesos de notre première intrusion en terre chilienne. On s’entend sur un montant un peu plus élevé que prévu, mais on n’est pas pires amis. À renfort de grands saluts de la main, nous regardons joyeusement notre taxi disparaître dans les ruelles avant de nous rendre compte qu’il nous a laissés au mauvais hôtel… Le Residencial Londres, pas l’Hotel Residence Londres!

Les gens nous accueillent avec le sourire…, nous montrent une belle chambre qui donne sur une jolie ruelle tranquille, nous proposent un prix raisonnable. Nous restons! Une bonne douche suffit à nous donner assez d’énergie pour partir à la recherche d’un appartement où nous comptons passer un mois, soit le temps nécessaire, selon nous, pour dénicher un véhicule de rêve, (lire un Westfalia) et pour régler toutes les paperasses administratives liés à l’achat, à l’immatriculation, aux assurances, aux taxes, aux transferts douaniers et à tout ce que nous n’avons pas encore imaginé.

Après nous être faufilés entre les autobus et les taxis des grandes artères de la ville, nous nous glissons dans un train humain incessant qui file sur des voies rapides piétonnières, impassiblement, sans plaisir apparent. Pendant des heures, nous nous laissons ainsi porter dans les rues du centre-ville, trop fatigués pour voir autre chose que l’échec de nos recherches d’appartements. Il est temps d’aller nous coucher même s’il n’est que 5 heures de l’après-midi. À notre retour à l’hôtel, oh surprise!, la jolie ruelle tranquille s’était transformée en champ de démolition; c’est donc sous le bruit de coups de marteaux contre le béton que nous nous sommes endormis.

Le lendemain, nous avons décidé de laisser tomber l’appartement et de nous lancer tout de suite dans la recherche d’un véhicule afin de prendre la route le plus rapidement possible. Mais là aussi, les choses ne sont pas si simples… D’abord, les procédures de taxes sont aberrantes et les délais pour l’obtention d’un numéro de taxes et d’un certificat de détention du véhicule (nécessaire pour traverser la frontière) sont désastreux, sans compter que nous devons acheter un permis pour sortir du Chili (200$, valide seulement pour 30 jours) et prendre de nouvelles assurances en Argentine et au Pérou. Ensuite, les voitures usagées sont extrêmement chers et les garages nous offrent très peu quand c’est le temps de les reprendre. Le seul Westfalia que nous ayons trouvé était en très piteux état; le garage nous demandait 12 000$US et l’aurait racheté dans quatre mois, lors de notre départ, pour 5000$US. Ça nous aurait coûté 7000$US, plus les assurances, l’immatriculation et tout et tout. C’est cher pour un paquet de problèmes!

Deux jours après notre arrivée, nous avons déjà tout remis en question : l’appartement à Santiago, l’achat d’un Westfalia, le circuit routier à travers l’Amérique du Sud, le camping, etc. Vaut mieux oublier les grands plans élaborés dans un autre monde et tenter plutôt de profiter du moment présent. Depuis vendredi, nous nous laissons charmer par Santiago.


Culture et…
Santiago tient davantage de l’Europe que de l’Amérique latine. On y retrouve beaucoup de très beaux vieux édifices, dont plusieurs conçus par des architectes français (Eiffel) et italiens. L’acier côtoie le marbre, le bois, la pierre et, maintenant, le verre puisque l’influence nord-américaine se fait de plus en plus sentir, surtout dans les quartiers d’affaires. Il y a des parcs partout. Les rues sont propres et plusieurs sont réservées aux piétons. Il y a moins de quêteux qu’à Montréal, mais il semble que tous les aveugles du pays se soient donné rendez-vous dans les rues de la capitale pour y vendre des babioles, des crayons, des barrettes, des prises électriques, des lunettes…


Société
Des crinières très noires aux cheveux blond châtain, les gens de Santiago n’ont pratiquement rien des nations indiennes d’avant Colomb, ni des esclaves africains comme nous a dit fièrement le chauffeur de taxi : «Je ne suis pas raciste, mais ici il n’y a pas de Noirs…» Le teint pâle, l’air préoccupé, le sourire absent, les yeux dans le vide, ils avancent d’un pas rapide dans les paseos du centre-ville. Les gens plus âgés restent élégants même s’ils ont le dos un peu courbé, séquelle de 30 ans de dictature. Les jeunes professionnels se tiennent droit et portent régulièrement le cellulaire à l’oreille. Les serveurs sont snobs, les serveuses sont sexy. Les hommes sont fiers, les femmes, aguichantes. Les hommes sont en chemise et cravate, les femmes, en robe à frisons des années 70 et en …poitrine; petits ou gros, les seins sont à l’honneur. Et les hommes, comme celui qui marche à mes côtés, ne se gênent pas pour les regarder. Ça semble faire partie du jeu. Tout en présentant une image terriblement straight, les Chiliens semblent défier constamment les règles, qu’elles soient légales ou religieuses; on traverse n’importe où et on vend des revues pornos devant les églises.

Dans les parcs, les gens sont plus relax. On y retrouve enfin le p’tit côté latin qui alimente nos fantasmes de Nord-américains. Pendant que certains lisent de la poésie, d’autres s’attaquent au record Guinness du plus long baiser… sans les mains. C’est rassurant.


Politique
La politique tient une grande place dans les préoccupations des Chiliens, et pour cause. Oui nous avons vu el Palacio de la moneda où Allende fut assassiné. Oui nous avons vu el Estadio Nacional où des milliers de gens furent emprisonnés, torturés et exécutés en septembre 1973, lors du coup d’état largement orchestré par les Américains. Oui nous savons que Pinochet est en garde-à-vue pour un procès qui divise la nation chilienne. Mais nous ne savons rien de plus.

Devant notre hôtel, un jeudi soir de grand calme alors que nos démolisseurs se reposaient, des sirènes, des cris, une cacophonie d’engueulades, des déclarations en porte-voix, s’élevaient jusqu’à notre balcon privé… Nous ouvrîmes discrètement nos portes-fenêtres et vîmes que l’édifice d’en face était nouvellement couvert de graffitis : «No a la impunidad! Casa de tortura! Abre las puertas!» Des chandelles brûlaient un peu partout pendant qu’un groupe de manifestants discutait virilement avec des carabineros, la police militaire. Après quelques échanges, la police s’éclipsa et le chef de la bande en profita pour s’enflammer au porte-voix et lancer un puissant «compañeros, muertos y desaparecidos!» Ses compagnons répondirent : «Presente!» Les gens arrêtaient pour parler aux manifestants. Une Chilienne, avec ses deux enfants, semblait outrée de voir que les manifestants se servaient des touristes «Americanos» pour défendre leur cause. Au moment où les passants devinrent plus intéressés par les propos de la dame que par les discours du chef de bande, celui-ci s’en prit à elle, la traitant de tous les noms; elle s’éclipsa à son tour. Un autre petit discours, et c’en était fini. À notre lever, le lendemain matin, le mur avait été repeint et il ne restait plus de traces du passé.

On nous a dit que cette manifestation se tenait tous les jeudis. On nous a aussi dit que l’édifice d’en face était un musée. Pendant notre séjour, les portes de ce musée n’ont été ouvertes que le lendemain de la manifestation.


Sport
Samedi soir à Santiago, y’avait pas grand-chose à faire… on est allés se promener dans les rues du centre-ville. Nous nous sommes dirigés dans un coin où l’activité semblait des plus fébriles. Les gens rassemblés regardaient en l’air silencieusement, puis s’exclamaient et redevenaient absorbés pour s’exclamer de nouveau, et ainsi de suite. Un peu plus près, nous avons pu voir l’écran géant qui présentait, en plein centre-ville, un match de foot. Nous avons à peine eu le temps de nous demander de quelle couleur étaient les chandails de l’équipe chilienne, qu’un petit chandail rouge coupe une passe, se lance à l’attaque, envoie le ballon à un de ses semblables, qui frappe le ballon qui dévie sur un autre chandail rouge et s’écrase dans le fond du filet. C’est l’euphorie! Tout le monde saute de joie. Je me surprends même à lancer un petit cri, histoire de participer à la folie collective. Le Chili l’a emporté 5 à 0 pour atteindre les demi-finales. Une histoire à suivre…


Religion
Ici, il y a des églises à tous les coins de rues. Mieux, il y a aussi des prédicateurs et leurs fans… Nous en avons vu une particulièrement fanatique, avec son micro et ses colonnes de son. Elle s’en donnait à cœur joie et tout le monde répondait à l’unisson «Alleluia».


Gastronomie
J’ai mangé un biftec a la pobre, un steak des pauvres, soit une languette de bœuf avec des oignons et des frites, le tout couvert d’un œuf. Allez savoir pourquoi! J’ai mangé des empenadas à toutes sortes d’affaires, l’équivalent de toutes sortes d’affaires en croûte, jambon, fromage, steak haché, chile, olives, ensemble ou séparément. J’ai mangé une salade César : de la laitue Iceberg avec du poulet et des croûtons de pain. Je n’ai pas encore osé manger un «completo», un hotdog avec tout ce qu’on peut imaginer, et plus. Je n’ai pas encore bu la boisson du pays, le Pisco, une sorte de brandy blanchi, que l’on boit comme un whisky sour, un shooter ou un rhum and coke, selon la durée de la veillée.


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Petit couple de Québécois recherche petit Westfalia pour partir à la découverte de votre pays. Fonctionnaires s’abstenir.


Voyage
Nous partons demain pour Buenos Aires, en Argentine. 22 heures d’autobus. Plein de nouveaux paysages et de courbatures en vue.