Conte... météorologique


Tous les météorologues d’Amérique du Nord se perdent en conjecture. Il semblerait qu’une vague de beau temps ait mystérieusement traversé les États-Unis au cours de l’été et qu’elle poursuive présentement sa route à travers le Mexique. Les premiers indices de cette vague ont été perçus par des scientifiques américains qui ont remarqué que certains dépressions climatiques étaient totalement détournées de leur trajectoire pour faire place à un ciel radieux, exempt de toute trace de nuages. Ce phénomène s’est d’abord manifesté dans des endroits isolés du midwest américain, principalement dans des réserves et des parcs d’État. Puis, des orages, des tornades et même un ouragan ont semblé disparaître en passant au-dessus de certains grands parcs nationaux de l’Ouest américain, pour ensuite réapparaître quelques kilomètres plus loin, comme si de rien n’était, sans raison apparente, sans avertissement….

Un vent de panique a aussitôt traversé les grands centres de recherche sur les changements climatiques de la planète. Personne ne pouvait comprendre le phénomène. Quelques scientifiques ont pu identifier une trajectoire, mais n’ont pu s’expliquer les arrêts prolongés au Parc national Arches et plus particulièrement au Parc national du Grand Canyon où le phénomène a perduré pendant près d’une semaine pour ensuite se diriger directement vers Las Vegas qui aurait plutôt apprécié recevoir les nombreux centimètres de pluie qui étaient prévus. De là, la vague de beau temps est passée rapidement à Dead Valley et a mis fin aux pluies diluviennes qui venaient de dévaster la vallée en causant des inondations et en engendrant des rivières de boue dans les villages et sur les routes. Puis, elle s’est dirigée vers Yosemite et y est restée pendant quelques jours, avant de frapper de plein fouet la côte du Pacifique où le beau temps est lentement descendu jusqu’à la frontière mexicaine.

Un jeune scientifique américain a osé émettre une hypothèse que ses confrères ont vite balayé du revers de la main. Après avoir fait les croissements de différentes banques de données informatiques, dont celles des véhicules circulant dans les parcs et réserves situés le long de la trajectoire de la vague de beau temps, il avait constaté qu’un Westfalia immatriculé au Québec parcourrait les routes environnantes chaque fois que le phénomène se manifestait. Il n’avait pas insisté pour faire valoir son hypothèse étant parfaitement conscient que sa crédibilité risquait d’en prendre un coup si une théorie aussi farfelue se rendait dans les milieux scientifiques. Mais curieux de voir si cette piste pourrait être suivie, il a laissé la rumeur circuler jusqu’au Mexique où les recherches sur les phénomènes étranges sont beaucoup mieux acceptées que chez son voisin du Nord.

À sa grande déception, aucun scientifique, ni même quelque sorcier que ce soit, ne s’est intéressé au phénomène jusqu’au jour où une importante tempête tropicale changea subitement de destination, pour aller s’échouer à Guerrero Negro, à Baja California Sur, plutôt qu’à Loreto,. Naturellement, le fameux Westfalia flânait à Loreto. Il n’en fallait pas plus pour qu’un important réseau de communications se mettre en branle, postant des antennes un peu partout sur la péninsule pour vérifier la véracité des spéculations de tous ordres. Effectivement, le beau temps continuait de poursuivre le petit Westfalia, où qu’il aille! Los Barilles connue une semaine de temps doux à une période où, habituellement, les vents se déchaînent sans relâche; San José de los Cabos a pu se vanter de pouvoir devancer sa saison touristique tellement le temps était clément pour cette période l’année; enfin, même la Mer de Cortès fut d’un calme inquiétant dans le corridor de La Paz à Topolobampo lorsque le Westfalia la traversa en plein cœur d’une nuit de tourmente.

Les démarches administratives pour cette traversée ont alors permis d’identifier les passagers du Westfalia. Il s’agirait d’un jeune couple de Québécois dont nous devons taire l’identité afin de préserver l’intégrité de leur pouvoir. Il semblerait que tous deux soient nés sous une bonne étoile, mais qu’ils ne soient absolument pas conscients de leur chance, croyant qu’une vie remplie d’autant de petits bonheurs quotidiens soit le lot de tous les êtres humains de la planète. Selon les spécialistes, leur grande naïveté contribue à entretenir et même à accroître leur habileté à contourner les aléas de la vie. Il était donc capital de leur cacher les moindres allusions à quelque pouvoir que ce soit pour éviter que le charme se rompe, comme par magie. Le cercle restreint d’initiés était tenu à une discrétion sans faille.

Mais les rumeurs voyageaient encore plus vite que le Westfalia, si bien qu’elles le devançaient. Plusieurs organisations subversives de la côte du Pacifique tentèrent d’utiliser à leur avantage le pouvoir du Westfalia. À Los Mochis, un policier avait la délicate mission de retenir le Westfalia le plus longtemps possible, mais il ne su résister à la mordida et laissa partir le précieux véhicule et ses passagers pour la modique somme de 150 pesos. Le gardien du camping de Mazatlan prit la relève en se montrant serviable et rempli de bonnes intentions, mais ce n’était pas suffisant; le Westfalia s’éloigna des régions côtières et s’engagea résolument dans les montagnes, empruntant des routes aussi périlleuses que fascinantes. On y dressa des barrages, prétextant des réparations routières; on remplit même d’eau un large vado fortement accidenté, mais rien n’arrêtait le petit Westfalia dans sa course. Et toujours le beau temps suivait.

De l’autre côté de la Sierra Madre Occidental, les habitants du plateau central se réjouissaient de la venue du Westfalia même s’ils n’étaient pas tout à fait conscients de son immense pouvoir. À Zacatecas, un jeune couple fut chargé d’amener le Westfalia dans un magnifique site afin qu’il reste dans la région jusqu’à la fin du Festival de théâtre de la rue. Le stratagème fonctionna parfaitement. De nombreux mimes, clowns et saltimbanques déambulèrent dans les rues de la ville au grand plaisir des enfants et de tous les membres des familles des environs. Les fanfares s’en donnèrent à cœur joie jusqu’aux petites heures du matin; les feux d’artifices se prolongèrent jusqu’à satiété et les cloches résonnèrent des quatre coins de cette ville coloniale. On prétend même que certains sons de cloches étaient venus d’une autre époque pour se perpétuer à jamais sur les façades des maisonnettes et les pentes escarpées des rues de la ville.

Quelques jours plus tard, un jeune laveur de pare-brise tenta à son tour de retenir le Westfalia à Aguascalientes en donnant de fausses informations routières, mais sans succès. Le Westfalia poursuivit sa route jusqu’à Guanajuato où la charmante propriétaire du camping mit tout en œuvre pour s’assurer que le séjour du jeune couple québécois dans cette ville soit des plus agréables. Elle était de connivence avec quelques jeunes de la ville qui avaient pour tâche de faciliter leur entrée sur les sites de spectacles pendant le Festival Cenvantino. Dès le premier soir, un groupe d’universitaires les accueillit à bras ouverts dans un amphithéâtre où ils leur avaient réservé une place de choix pour un spectacle de jazz à la française. La magie s’installa aussitôt. Les jours qui ont suivi, la foule les a dirigés d’un site à l’autre pour qu’ils s’imprègnent totalement de la jeunesse mexicaine. Au spectacle de clôture du pays invité de l’année, l’Afrique du Sud, des amis des musiciens leur ont gracieusement remis des billets pour les premières loges.

Emballé par la vitalité de cette ville, le couple de jeunes Québécois prolongea son séjour après le festival afin de prendre le pouls normal de la ville, mais aussi de visiter l’étrange musée des momies qui attire tant les Mexicains de tout le pays. Les jeunes Québécois ont bien vu une centaine de momies, et nombre de Mexicains les contempler, mais ils n’ont pas vraiment réussi à comprendre la fascination de ce peuple pour les morts. El dia de los muertos, le jour des morts, approchait. Ils ont donc décidé de se rendre à Patzcuaro, où vivent des indiens tarascos reconnus pour leurs croyances et coutumes à l’égard de leurs défunts. Mais ils furent détournés de leur route par un jeune couple d’Américains qui avait le mandat de leur vanter les mérites de San Miguel de Allende, car la pluie des derniers mois rendait tous les touristes bien malheureux. La stratégie fonctionna en partie, car le Westfalia s’y rendit, mais il y resta peu de temps. L’erreur des stratèges fut d’impliquer trop d’Américains dans la mise en scène. Les jeunes Québécois quittèrent la ville dès le lendemain.

Pendant ce temps, le village de Patzcuaro, qui avait eu vent de la visite possible du Westfalia, attendait patiemment son arrivée. Il pleuvait depuis des semaines et il était primordial que le beau temps arrive avant el dia de los muertos, le 2 novembre. Au cours de cette fête, les différentes tribus indiennes rendent hommage à leurs défunts en couvrant leurs tombes de fleurs et d’offrantes et en les veillant aux chandelles la nuit durant. Aussi les gens furent-ils très heureux de voir arriver le Westfalia dès le 27 octobre. Le ciel était lourd, chargé de nuages. Plusieurs sceptiques, dont les grands sages des différentes tribus, mettaient en doute le pouvoir magique du Westfalia. Quelle fut leur surprise lorsque les nuages se dissipèrent et laissèrent une pleine lune immaculée se dresser dans le ciel. Plus encore, ils furent décontenancés lorsque la terre passa entre la lune et le soleil, pour provoquer l’une des plus belles éclipses de lune de cette décennie. Pendant la nuit, les gens se réunirent dans le camping et y veillèrent à la lueur de chandelles. Les jeunes Québécois avaient bien remarqué quelque chose de bizarre en observant l’éclipse et en voyant tous ces gens avec des chandelles, mais ils crurent à un rituel tribal ou à une croyance régionale liée au pouvoir des astres. Ils avaient en partie raison, car tous les sages des tribus savaient que ces jeunes Québécois étaient non seulement né sous une bonne étoile, mais qu’ils étaient aussi poursuivis par le soleil. Si la lune se mettait de la partie, ils ne pouvaient que s’incliner devant les astres et reconnaître enfin le pouvoir du petit Westfalia.

Le lendemain, tous les habitants de la région savaient ce qui s’était passé et ne pouvaient contenir leur excitation. Nombre d’entre eux transformèrent leurs offrandes pour el dia de los muertos; plutôt que des squelettes et des têtes de morts en pain ou en bonbons, ils se mirent à produire des astres. La télévision et les journaux rapportaient ces transformations et émettaient les hypothèses les plus saugrenues. Les jeunes Québécois n’y comprenaient rien, mais commencèrent à se poser des questions lorsque leur camping se remplit d’étrangers de tous les âges, des Américains, des Français, des Québécois, des Belges, des Néo-Zélandais, des Anglais, des Mexicains… tous plus gentils les uns que les autres. Comme si la planète avait envoyé ses plus dignes représentants à la veille d’un événement important. Ils furent encore plus intrigués lorsqu’ils découvrirent des offrandes à la porte du Westfalia : une étoile en sucre blanc, une lune en chocolat et un magnifique soleil en cuivre martelé.

Le doute venait de surgir, peut-être au point de briser le charme. Au cours de la nuit du 1er novembre, les éclairs fendaient l’horizon et le tonnerre grondait tout autour de Patzcuaro. Il n’y avait qu’un trou dans les nuages, juste au-dessus du village. Étendus dans leur Westfalia, les jeunes Québécois étaient en train de se demander pourquoi tout était si merveilleux.

Le lendemain, ils mirent fin à ce questionnement sans réponse et dévorèrent l’étoile en sucre blanc et la lune en chocolat. Naïvement, ils accrochèrent le soleil en cuivre martelé au rétroviseur du Westfalia et prirent la route. El dia de los muertos du 2 novembre 2004 fait maintenant partie de l’histoire de Patzcuaro.


Dernière heure
Une dépêche importante nous informe qu’un jeune scientifique américain, promis à un brillant avenir, a été arrêté à Washington, le jour des élections nationales. En proie à une crise de folie, il faisait des pirouettes tout nu devant la Maison Blanche en criant qu’il aurait pu sauver la planète le 2 novembre 2004. Dans son délire, il ne cessait de dire des mots comme Westfalia, Québécois, étoile, lune, soleil, de même que quelques mots en espagnol qui ressemblaient à el dia de los muertos. Son entourage soutient qu’il était extrêmement perturbé par les résultats d’une recherche qui démontraient que s’il avait retenu un certain Westfalia québécois aux Etats-Unis jusqu’au 2 novembre 2004, il aurait pu éviter les terribles tempêtes prévues pour les quatre prochaines années. Quelle folie!