Ushuaia, le bout du monde


Il fait beau, il fait chaud. Aujourd’hui, c’est l’été à Ushuaia. Tout le monde est fou comme de la … Les gens se promènent en babouches, en camisole, en bedaine. Le 12 février 2005 sera sûrement marqué dans les annales de la petite ville de 50 000 habitants qui peut se targuer d’être la ville la plus au Sud de la planète. Les gens nous disent d’en profiter pendant que ça passe; il n’y a que deux ou trois journées d’été par année, et celle de notre arrivée au bout du monde est absolument exceptionnelle avec ses 22°C et son vent à écorner les boeufs. L’été est court ici, mais les journées sont longues – le soleil se couche vers 10h. Aussi, après avoir franchi en six jours les 3500 kilomètres qui séparent Buenos Aires d’Ushuaia, nous nous lançons à la conquête du glacier Martial qui surplombe la ville. C’est magnifique! Ushuaia, c’est vraiment le bout du monde!

Le lendemain, les gens remettront leurs tuques et leurs polars. À l’horizon, la neige aura dessiné finement les majestueux pics qui s’élèvent autour de la ville et sur l’autre rive du canal Beagle, là où le continent s’achève dans une dentelle d’îles et d’îlots de montagnes. Il y a des montagnes tout autour de nous, un peu comme à Banff. La ville est toute en côtes, remplie d’hôtels, de restaurants, de cafés, de boutiques, de touristes; et il y a le port, ses bateaux, ses promeneurs. Et nous sommes au cœur de la saison touristique; tout est plein. Heureusement, nous nous sommes déniché un petit appartement avec vue sur tout ce qu’il y a de magnifique. Nous ne bougeons plus!

Quelle chance qu’Ushuaia puisse conclure en beauté le chemin jusqu’au bout du monde, car les 3500 kilomètres qui la précèdent n’ont rien de passionnant… Je dirais même qu’à côté de la pampa argentine, les longues et plates prairies canadiennes deviennent fascinantes, excitantes… La pampa argentine est dramatiquement ennuyante, aride et franchement laide. Mais il fallait le voir pour le croire!

Au cours des 700 premiers kilomètres qui nous ont amenés à Bahia Blanca, nous avons fait preuve de beaucoup d’imagination pour apprécier ce nouveau décor enchanteur… De grands champs à perte de vue, des troupeaux de bœufs à l’occasion, quelques moutons, une belle route asphaltée, et de la musique à tue-tête. Les 800 kilomètres suivants aboutissaient à la péninsule de Valdès, une réserve naturelle pour la faune aquatique. Pendant ce trajet, nous avons remarqué que le foin était un peu plus long; les pattes de bœufs disparaissaient et les montons n’étaient plus que des balles de laine… Passionnant! Parfois, pour nous divertir, une aigrette blanche se posait sur le dos d’un taureau. Quel spectacle! Plus on avançait, plus le sol était aride; le foin faisait place à des arbustes, petits secs, bruns, eee… insignifiants quoi!

Le lendemain, nous devions visiter la réserve et aller observer les loups de mer, les lions de mer, les pingouins, les ocres, et toutes ces merveilleuses petites bêtes que l’on retrouve dans les dépliants touristiques. Pour mériter ce spectacle, il fallait franchir 240 kilomètres de ripio, ces routes de terre qui nous ont permis de comprendre l’état lamentable des automobiles usagées de l’Argentine. Grands explorateurs, nous nous sommes levés tôt (pas par choix, mais plutôt à cause du bruit dans le camping) et nous avons fait quelques exercices d’étirement (pour nous remettre de l’humidité de la tente) avant de partir à la découverte de la faune aquatique de l’Argentine. C’était la première fois que les pneus de Westfalita foulaient le ripio d’Argentine; le contact ne fut pas des plus heureux…, comme une tempête d’hiver, encore que le fond de Westfalita touchait pratiquement l’amoncellement de garnottes dans le milieu de la route, que l’on avançait à peine à 40 km/h et que les 4x4 que l’on croisait ou qui nous dépassaient nous lançaient le reste des garnottes dans le pare-brise. Et dans cette poussière, impossible de voir en avant. Pire encore, qu’est-ce qu’on voyait ailleurs autour de nous? Pas la mer… La pampa! Un calcul rapide nous a permis de constater que nous aurions six longues heures à rouler dans la pampa pour peut-être voir quelques petites bêtes, s’il y en a, les apercevoir de loin, avec des jumelles... Quand la brume de mer s’est levée et a commencé à rouler sur notre route de ripio, nous avons fait demi-tour et nous sommes allés au centre d’interprétation voir des petites bêtes empaillées… Puis, nous sommes allés dormir à Puerto Madryn, une ville touristique semblable à Ogunquit, surtout pour les coûts.

Au matin, 500 nouveaux kilomètres de pampa, sur de l’asphalte impeccable, nous attendaient pour nous rendre jusqu’à Comodoro Rivadavia. Moins de bœufs, toujours des moutons, quelques guanacos (un mélange de chevreuils et de lama), des ñandùs (grosses autruches grises), des chats du coin qui ressemblent à une sorte de gros lièvre à petites oreilles, beaucoup de faucons, des oies et des flamants roses (oui oui, des vrais flamants roses, et ils n’étaient pas sur la pelouse de mon voisin pour son anniversaire). Et toujours la triste pampa, de plus en plus aride, avec un horizon de plus en plus loin, comme si la fin du monde n’en finissait plus de finir.

Une longue journée de près de 800 kilomètres nous attendait ensuite pour atteindre Rio Gallegos. Il faut comprendre que nous n’avons pas toujours le choix des distances à parcourir; il n’y a rien entre les villes, pas de maison ni âme qui vive, rien que de la pampa, parfois les poteaux d’une ligne électrique longent notre longue route clôturée des deux côtés pour nous empêcher d’aller jouer dans la pampa…Entre Rivadavia et Rio Gallegos, la pampa se diversifie un peu avec des puits de pétrole, des pompes, des oléoducs, des réservoirs, rien pour embellir le paysage qui est de plus en plus dénudé de ses petits arbustes maigrichons. Le tiers du pétrole utilisé en Argentine provient de cette région. Enfin…

Le lendemain, nous quitterons le continent pour la grande île de la Terre de feu. Pour ce faire, nous devons d’abord faire une trentaine de kilomètres de routes de ripio, traverser la frontière chilienne, prendre le bateau pour traverser le détroit de Magellan, emprunter une autre route de ripio de 160 kilomètres, traverser la frontière pour retourner en Argentine et rouler jusqu’à épuisement, soit jusqu’à Rio Grande. Seulement 367 kilomètres, mais tellement de paperasses douanières, d’estampillage de documents, d’inspections policières et de contrôles sanitaires où l’on jette nos fruits et légumes. Nous nous sommes endormis en regardant le paysage lunaire de Rio Grande où la marée atteint près de cinq kilomètres.

La dernière journée, les quelque 200 kilomètres qui nous ont permis d’atteindre la fin du monde nous ont semblé particulièrement longs. Au début, les grands champs de foin jaune étaient affligeants. Est-ce que ça vaut vraiment la peine de faire autant de kilomètres pour se rendre au bout du monde dans un paysage aussi désolant? Mais plus nous avancions plus le paysage se transformait; des arbres, des lacs, des montagnes. Nous respirions enfin. Notre excitation a atteint son comble quand nous avons vu la mer, les pics enneigés, le glacier Martial et la ville d’Ushuaia, le bout du monde…




Automobiles
Westfalita a bien des qualités. D’abord, la fougue de sa jeunesse nous ravit; nous pouvons enfin dépasser d’autres voitures sans avoir à planifier notre élan pendant deux trois kilomètres. Elle ne cache pas de vieux bobos et elle est connue de tous les mécaniciens du pays. De plus, elle ne prend pas dans le vent, et ici, il y en a beaucoup! Mais son plus grand atout, c’est son économie; sur la grande route, elle fait six litres au 100 kilomètres, de quoi manger de l’asphalte sans se ruiner. Néanmoins, Romuald nous manque beaucoup; nous pensons à lui tous les jours. Il aurait adoré les moutons qui décorent notre paysage. Il aurait également su comment nous garder au chaud pendant les longues nuits de camping. Enfin… C’est un voyage totalement différent sans lui.

Conte… rendu météorologique
Orage sur Bahia Blanca
Dès la première journée de notre voyage, Westfalita s’est fait aller les essuie-glaces à pleine vitesse pour notre entrée dans Bahia Blanca; un orage terrible avec des inondations partout dans la ville. Il faut dire que nous avions abusé et fait beaucoup plus de routes que prévu. Westfalita n’avait pas encore eu le temps de s’habituer à nous et de développer ses talents pour attirer le beau temps. Depuis ce jour, ça va assez bien; l’été à Ushuaia le démontre bien.

Gastronomie
Bouffer à 10h le soir et prendre la route au petit matin ne me permet pas d’apprécier la cuisine argentine. Mon estomac en prend un coup. De plus, le beurre de peanut, me manque terriblement.

Voyage
Nous reprenons la route demain pour Puerto Natales et el Parque Torres del Paine au Chili, et ensuite el Calafate et el Parque de los Glaciales en Argentine. Les routes de ripio nous effraient un peu; peut-être que des détours asphaltés seront préférables. Beaucoup de kilomètres en vue.