À petits trots...


Le lendemain, nous décidons de couper court dans le désert pour nous rendre directement au Grand Canyon en traversant les territoires Navajo. Les paysages sont à couper le souffle, mais la pauvreté est marquante. À un feu de circulation d'un village perdu, Tuba City, le Westfalia se met à tousser et à péter pour enfin staller dans le milieu de la rue. Nous le poussons jusqu'à une station service qui devait accueillir son premier véhicule du genre depuis sa fondation. Déprime totale; le West ne veut plus partir. On s'informe, on s'engueule un peu, on se console. En désespoir de cause, on essaie de repartir cette boîte à savon qui nous sert à la fois de maison et de moyen de transport. Surprise! il se met à ronronner comme si on lui flattait la bédaine. On réussit à se rendre au Grand Canyon et, comble de bonheur, on obtient sans réservation un magnifique site dans le camping du village. C'est la joie pendant trois jours au cours desquels j'en profite pour terminer les articles pour Sommets. Quand vient le temps d'envoyer ces articles par internet, on prend le Westfalia pour se rendre au village voisin. Catastrophe! il ne se rend même pas au coin de la rue. Towing, inspection, ou plutôt brassage de fils par des mécaniciens pas trop rassurants, rendez-vous dans un autre garage à 60 milles de là, dans trois jours. En attendant, on réussit à ramener le West dans le camping; on a vu pire place pour avoir des problèmes mécaniques. Trois jours de rêve de plus au Grand Canyon. Ici tous est beau, il y a plein de choses à voir et à découvrir, les nuits sont fraîches et on dort bien dans ce qui ne nous sert plus que de domicile.

Après maintes et maintes spéculations, Luc conclut que le problème est au niveau du sensor à oxygène qui ne devrait pas être branché. Qui a bien pu brancher ce senor? On le débranche; le West semble apprécier. Il roule comme un nouveau-né et nous n'arrêtons pas au garage qui d'ailleurs ne nous inspire pas réellement confiance. Nous misons peut-être sur le hasard, en route pour Las Vegas, la ville de tous les rêves.

En entrant dans la ville, je pense à ma soeur Nicole en voyant une affiche qui annonce un spectacle de Nick Sedaka, encore après tant d'années. On décide filer jusqu'au AAA pour se munir de cartes de la ville, mais en débarquant de l'autoroute, à la première lumière, le maudit West étouffe. On le pousse dans un terrain vague à travers les camions de la voirie. La déprime se transforme peu à peu en rage. Pour se défouler, on se rend à pied au AAA dans l'espoir d'avoir quelques conseils. N'oubliez pas que nous sommes en plein coeur du désert, qu'il est deux heures de l'après-midi et qu'on su à grosses gouttes. Les gens sont super gentils; on nous recommande un mécanicien, Wolf, venu directement d'Allemagne pour nous sauver. On lui téléphone, il sait déjà c'est quoi notre problème. On se fait remorquer là-bas et il ajoute un ground qui évitera que notre moteur vire fou après avoir fait une longue route en altitude. Après vérification, il constate que ça ne règle pas tout et que nous devons aussi changer un bidule de température (sensor)qui est resté coller. Il ne pourra le changer que le lendemain. Un gentil monsieur qui ressemble à Dany DeVito nous ramène en ville et nous fait visiter Las Vegas avec des détails savoureux et beaucoup d'humour. Nous débarquons au Circus Circus, à 44.95 la nuit; pas cher pendant la semaine! Tout ce qu'ils veulent c'est que l'on joue, ce que nous ne ferons pas, car il y a beaucoup trop de choses à voir pour s'écraser devant une slotmachine.

Le lendemain matin, on prend le bus pour se rendre chez Wolf qui ne cache pas sa fierté en nous montrant son propre Westfalia, quatre roues motrices, complètement transformé pour se promener dans le désert et les montagnes. L'excitation atteint son paroxisme lorsqu'il nous montre le moteur Porshe de 300 chevaux vapeur! Pendant ce temps, notre Westfalia de 90 chevaux attend patiemment que ses propriétaires cessent d'admirer cet hybride et viennent le quérir avec l'affection que mérite un miraculé. Luc est grandement impressionné par Wolf et il lui parle de son sensor à oxygène. Wolf pourrait lui en poser un tout neuf lundi; Luc accepte, sûr de pouvoir mieux respirer! On passe donc la fin de semaine dans un camping directement à Las Vegas, juste à côté du Circus Circus, dans un stationnement bien asphalté que le KOA appelle un camping pour la modique somme de 45$ la nuit. Mais c'est pas grave; on est au coeur de l'action et le coût des chambres d'hôtel double le vendredi et le samedi. On se reprendra dimanche après avoir suer pendant trois jours.

Wolf installe un tout nouveau sensor et nous partons, confiants, vers Dead Valley, où on a enregistré la température la plus élevée en Amérique. L'entrée au parc nous est cependant interdite; nous savons que la semaine dernière, il y avait eu une grosse tempête qui avait causé des dommages et même des morts, mais nous ne savions pas que ces dommages étaient assez importants pour fermer complètement le parc. Des pluies diluviennes ont fait descendre des montagnes de terre qui ont enseveli les campings, les autos, les routes. Nous sommes déçus de ne pas pouvoir passer par Dead Valley, mais sommes heureux de ne pas avoir été là pendant la tempête...

Enfin, nous passons par une autre vallée où il y a plusieurs cols qui mettent le Westfalia à l'épreuve. Tout va très bien! Merci Wolf! Nous couchons de l'autre côté de la vallée dans la Sierra Nevada, pour ensuite nous rendre à Yosemite, le plus magnifique des parcs que nous ayons visités. Nous sommes encore assez chanceux pour avoir un site de camping directement dans la vallée, là où se trouve des monolithes de granite absolument majestueux. Je mettrai les photos sur le site internet bientôt.

Après, nous sommes passés par San Francisco que nous avons quitté rapidement. Un Westfalia, c'est pas pour la ville. Ça coûte plus cher un stationnement qu'un camping. Nous avons donc descendu la UN le long des côtes escarpées du Pacifique.

Nous nous amusons maintenant à écouter les bécassines qui limonent le long de la plage et à nous émerveiller devant le vol plané des pélicans qui, en rang serré, se laissent porter gracieusement sur un horizon sans fin. Depuis notre arrivée à ce nouveau bout du monde, nous nous gavons de fruits de mer, probablement les mêmes que nous trouvons à l’épicerie du coin, car nous n’avons pas encore trouvé de vrais pêcheurs ou de coop. De toute façon, nous nous gavons et c’est délicieux! Ce soir, nous nous préparons à admirer notre premier coucher de soleil sur le Pacifique. La mer est calme, les mouettes sont discrètes et ça sent bon le sel de mer qui se mèle au saumon fumé et aux crevettes que mon chum est en train de préparer.

J’entends la corne de brume au loin, là-bas derrière le button qui fait office d’attraction touristique, ici, à Morro Bay. Le son se mèle au bruit des vagues qui se cassent sur une longue plage de sable quasi déserte. Non pas qu’il n’y ait personne, mais plutôt qu’elle est tellement grande que les quelques surfeux qui attendent leur vague semblent un peu perdus dans le désert. Les chevaux galopent à travers les mouettes; les dauphins sautent dans les vagues et se donnent en spectacle encouragés par nos bouffées d’émerveillement derrière nos jumelles; les sandpipers ne cessent de courir après les vagues, répétant sans cesse le même piétinement rapide qui les mène au roulement de la vague où leur repas les attend, un snackbar qu’ils quittent en catastrophe lorsque la vague change de bord.

La région est magnifique, le rythme est lent, les gens fiers et sympathiques. Il y a deux parcs d’état ici : le Morro Bay State Park et le Montana de Oro State park. Nous avons choisi Morro bay pour sa plage et nous sommes comblés par son village et par une population qui ne cachent pas sa fierté d’avoir le plus haut taux de scolarisation de la Californie. Les gens sont ici par choix. Tout transpire la quiétude et la satisfaction. Nous n’en demandions pas tant; un camping sur le bord de la mer, une plage presque privée que nous contemplons à outrance, une grosse paresse que nous apprécions en gourmand. Exactement ce dont nous avions besoin à cette étape-ci de notre voyage. Mais la raison de notre arrêt à Morro bay est beaucoup plus terre à terre, pratique, mythique! C’est Go Westy, ce magasin légendaire pour tous les Westfaliens se situe à quelques pas d’ici, à Los Osos – les ours, ne me demandez pas pourquoi! - et le détour en vaut la peine, si on n’y laisse pas sa chemise! Go Westy est comme une caverne d’Ali baba. Quelques maniaques de Westfalia ont quitté San Francisco pour Los Osos, ont fondé ce garage et en ont fait un des plus importants distributeurs de pièces de Westfalia de tous âges. Ça ne paie pas d’apparence; de vielles carcasses traînent partout et, la plupart du temps il y a un mécanicien en dessous qui cherchent désespérément une solution miracle pour redonner vie à ce tas de ferraille. Et ça marche! Si bien que les Westfalia sortent de là plus gros, plus forts, plus beaux, plus plus… Mon chum ne tient plus en place, il frétille comme une troupe de goupies devant les Back Street Boys (excusez mon ignorance). Mille piasses US plus tard, Romuald est toujours aussi sale, mais mon chum est content. Il a même pris des photos de la place pour partager sa joie avec ses amis westfaliens du Club, le Club. Le lendemain, on a lavé Romuald. Quand même!
*
Il était temps de quitter cette région paradisiaque. Je m’étais mise à frotter Romuald et à lui promettre une nouvelle peinture, peut-être même un nouveau moteur! Je commençais aussi à trouver les écureuils mignons, moi qui ai un long contentieux avec ces petites bêtes à grosse queue. Le pire, c’est qu’en préparant les repas, j’avais pris l’habitude d’engager de longues conversations avec les mouettes; je m’étais même faite une amie, je crois.

« Ne vous bercez pas d’illusions! Je ne vous en donnerai pas de ce magnifique crabe, ni d’un cheeseburger, ni d’une frite ketchup!» que je leur disais avec assurance même si j’étais complètement encerclée et que je n’avais pour me défendre et pour les menacer qu’une petite fourchette de Mexicanair. « Bande de dénaturées! Je ne participerai pas à ce cirque qui vous rend dépendantes des portions géantes du McDo et de la générosité des obèses qui ne jurent plus que par Atkins.» Je ne sais pas si elles étaient assez dénaturées pour comprendre ce que je m’évertuais à leur expliquer, mais elles n’osaient pas répliquer; sûrement par respect… L’une d’entre elles, qui semblait un peu plus brillante et plus amicale, risquait parfois un petit hochement de tête, un clignement de l’œil, voire même un demi sourire derrière son bec crochu… Comme je disais précédemment, il était temps que je parte!

Je t'envoie cette lettre à partir de Carpenteria. C'est très beau ici aussi. Nous préparons notre entrée au Mexique et nous nous reposons. La Dolce vita!

À bientôt

Sylvie et Luc
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