« Helloooooooo! »


J’insiste. « Helloooooohohohooooo! » comme dirait la vielle madame grimée qui vérifie les numéros de sites disponibles et l’éligibilité des véhicules à Silver Strand. En fait, cette dame est l’hôtesse du camping; elle se tète une saison gratuite et un peu de pouvoir en échange de menues tâches qui consistent généralement à accueillir les nouveaux arrivants et à sourire langoureusement à ceux qui posent des questions sans nécessairement leur répondre. Il y en a dans tous les State Parks. Ici, c’est particulier; nous nous trouvons dans un camping – lire «stationnement bien asphalté» - qui n’offre aucun service mais qui est situé directement sur une magnifique plage, à deux pas de San Diego. Seuls les véhicules autosuffisants, c’est-à-dire avec éviers, toilettes, réservoirs d’eau blanche, grise et noire, peuvent avoir accès à ce petit paradis. De préférence, ils doivent avoir une génératrice pour faire fonctionner leur poêle, frigidaire, laveuse, sécheuse. C’est un camping de riches.

Ici, la richesse se mesure à la longueur du R.V. et au nombre de pull out qui doublent la superficie de la résidence secondaire. Les mastodontes, tous collés les uns sur les autres, cherchent à empiéter un peu, juste assez, sur le terrain du voisin. Les dix auvents sont ouverts, le tapis pelouse étendu, les chaises longues allongées… Le B-B-Q est sorti, de même que les tables de pique-nique, le plat du chien, la radio qui syntonise le football. Tout est pensé pour assurer un confort maximal aux vacanciers qui, généralement, profitent de leur fin de semaine sur la plage pour se rafraîchir à l’air climatisé en regardant leurs émissions préférées sur l’une de leurs trois télévisions.

Dans ce camping de riches, la madame hôtesse peut donc être un peu plus grimée et s’arroger la mission essentielle de protéger les droits des dignes propriétaires de demis millions sur quatre roues. Je me méfie d’elle depuis qu’elle a scruté le pauvre petit West avec son unique pull up et qu’elle s’est exclamée devant notre table de pique-nique pliante, pour ensuite vérifier si nous avions bel et bien un évier dans ce qui nous servait d’habitation. « Nous avons tout pour être heureux » que je lui ai répondu.

Depuis, chaque matin, quand je me rends aux toilettes publiques de la plage, elle me lance un long et pénible « Helloooooooo ». Pas plus fine, avec mon plus beau sourire, je lui réponds sur la même note « Hellooooooo ». J’ajoute même parfois : « How are you today?» J’avoue cependant que je n’attends la réponse. Je me contente de faire du «sochial!», car mon chum m’a dit que le camping, pour les Américains, était une activité sociale. Mon chum m’a aussi dit, au début du voyage, que j’étais un peu sauvage. Piquée, je lui ai répondu que je n’étais pas venue ici pour faire une étude sociologique sur les Américains qui fuient leur résidence les fins de semaines pour retrouver leur vraie nature, qu’elle soit dans le bois ou dans un modèle réduit de leur résidence habituelle. Pour le piquer à mon tour, je lui ai dit que je voyageais en vraie Westfalienne, qui se trouve un petit coin à l’écart, admire le paysage, profite de la quiétude et repart le lendemain matin pour une autre destination. Devant sa mine déconfite, j’ai néanmoins consenti à faire un petit effort pour faire du «sochial».

Il faut dire que la barrière de la langue ne me facilitait pas la tâche. J’ai vécu le summum de l’humiliation quand j’ai essayé d’aider un Japonnais qui cherchait désespérément les douches au camping du Grand Canyon. Devant les efforts que je mettais pour bien expliquer le chemin en anglais, il m’a dit avec un accent épouvantable : « If you don’t speak english, moi parler français. » Ça m’a pris trois jours avant de reparler en anglais.

J’ai essayé de me reprendre dans le towing à Las Vegas. Assise sur la console entre le conducteur et Luc, pendant que Romuald se faisait promener d’un bout à l’autre de la ville, j’écoutais attentivement la conversation en suant à grosse goutte et en me tenant tant bien que mal après le tableau de bord . Le jeune homme racontait qu’il avait quitté New York pour Las Vegas à la suite d’une peine d’amour. Il disait qu’il voulait être loin de celle qui l’avait blessé et que ça lui avait pris deux ans pour l’oublier. Cinq ans plus tard, il en voulait encore à toutes les femmes. Je ne parlais pas fort, sachant très bien que je n’avais pas ni les arguments, ni le vocabulaire pour rétorquer. En moins d’une demie heure, il nous a raconté sa vie à Las Vegas, que le coût de la vie était élevé, qu’il partageait un appartement avec sa sœur, que l’industrie du remorquage était payante ici, qu’il jouait un peu, juste assez pour ne pas perdre plus que la valeur de la bière qu’on lui donnait pour jouer. Il était plutôt sympathique et avait l’air de bien s’en sortir dans cette jungle. Je retiens une de ses phrases (traduction libre) : «Si tu as un vice – jeu, femme, argent – un seul vice, si petit soit-il, Las Vegas le trouvera.» En débarquant du towing, après avoir décollée mes fesses de la console, j’ai osé et je lui ai dit un gros Thank you avec un accent bien de chez nous. La glace était cassée…

Au garage, j’ai rencontré Wolf et sa gang. Je me sentais un peu comme dans les films de ?Wang, Nicotine et Tabagie en folie (avec Harvey Kettel, William Hurt et d’autres vedettes qui avaient l’air d’avoir fait ces films simplement pour s’amuser). Il y avait plein de monde qui entrait, prenait des outils, jasait, aidait les mécaniciens. On avait l’air de faire partie de la gang. C’est là qu’on a rencontré Richard, notre Dany De Vito allemand, qui nous a fait faire un tour de ville. Quand on lui a demandé pourquoi il était venu vivre à Las Vegas, il a avoué candidement «les taxes». Quoi d’autre! Il voudrait bien retourner chez lui, mais il dit que le fisc regarderait trop par dessus son épaule.

À Yosemite, nous avons rencontré Craig, un ancien cowboy, un vrai, qui participait à des compétitions et était parmi les vingt meilleurs de la Californie. Aujourd’hui, il n’est plus cowboy, il se contente d’être un bel étalon… S’excusez. Je commence à trouver les Américains de plus en plus sympathiques. À Morro Bay, on a pris un verre de vin avec un couple de Westfaliens de Phoenix, on a jasé avec Salvador, un retraité de l’enseignement qui a roulé sa bosse depuis qu’il est à la retraite, on s’est mis chum avec le chauffeur du Shuttle qui venait nous chercher directement à notre site dans le camping.

À Carpinteria, c’était un autre monde surtout pendant la fin de semaine de la fête du travail. L’espace était rare et les gens plutôt agressifs. Installés dans un minuscule emplacement entre la track et une famille de dix, nous étions un peu découragé d’avoir été prévoyant et d’avoir réservé pour cinq jours… Le lendemain, nous avons pris le grand site de la famille de dix et tout est revenu dans l’ordre. Avec notre Westfalia et notre plaque du Québec, nous sommes presque devenus des attractions et nous avons placoté avec plein de gens fort intéressants. Mon chum était aux oiseaux et n’en finissait plus de faire du «sochial». Nous avons même accueilli un jeune pasteur et son épouse qui venaient surfer et qui n’avaient pas réservé de site. Après le petit déjeuner et quelques considérations sur l’enseignement de la bible dans les pays en développement, ils nous ont quitté avec un God bless you. Ne sachant pas quoi répondre, nous avons eu la sagesse de ne pas dire You too!

À San Elijo, une Américaine Westfalienne nous a sauté dessus avant même que le moteur ait arrêté de tourner. Elle voulait visiter notre Westfalia, puis elle voulait nous dire où aller au Mexique, puis elle voulait nous aider. Pas reposante. Je commençais à en avoir marre du «sochial». On est reparti le lendemain, épuisé, d’autant plus qu’on était encore sur le bord de la track, un peu plus loin cette fois car il y avait une autoroute qui nous séparait.

On est arrivé à Silver Strand fatigué. Tout ce qu’on voulait c’était de dormir, en paix si possible. On avait choisi Silver Strand parce que c’était l’un des rares campings sur le bord de la mer qui n’était pas aussi sur le bord de la track. Un peu de repos et peut-être que je pourrais encore faire «du sochial». J’ai réussi, même avec la madame grimée, jusqu’au moment où BOB, notre voisin à R.V. quatre pull out et tout et tout, a organisé une petite fête, tentant désespérément de faire plaisir à sa femme qui s’ennuyait tellement qu’elle allait coucher à la maison le soir. Bob vient de San Diego, juste de l’autre côté de la baie. Il déplace son demi-million sur quatre roues jusqu’ici, histoire de le montrer à ses semblables. Il est membre de American Riffle Association, sa Jeep est immatriculée au Nevada, il vote pour Bush, il est riche à craquer, il s’ennuie. Un pur prototype de l’Américain qui a réussi. BOB, notre nouvel ami, voulait bien que nous fassions partie de sa petite fête, pour y mettre un peu d’exotisme quoi. Je l’ai remercié poliment, en pinçant Luc pour qu’il se la ferme. Cette journée-là, nous avons pris une longue longue marche pour ne pas faire partie du décor de la petite fête. À notre retour, nous nous sommes assis discrètement derrière le West où il y avait un peu d’ombre. Bob a réitéré son invitation, nous a offert un hamburger, même sa femme est venue nous parler comme une grande amie de longue date. Puis, tour à tour, les invités sont venus nous rappeler que nous venions du Quebec, que nous nous en allions au Mexique.

La petite fête s’est terminée vers 7 heures. Nous devions préparer notre départ pour le Mexique le lendemain lorsque Bob, un peu pompette, a posé à Luc la question fatidique : «What does Canadian have against us?» Je suis partie faire un tour au moment où le gentil gentil Luc commençait à broder une sorte de réponse pour mal-entendants. Au bout d’une heure, je me suis glissée dans le Westfalia en espérant que personne ne viendrait frapper à la porte pour faire du sochial. Il n’était pas question que j’aille sortir Luc du pétrin. À son âge, il devait apprendre à mettre fin à ces séances de thérapie. J’entendais sa voix conciliante de barman qui soutenait la conversation. Puis Bob, dans un balbutiement, lui demanda : «What does Quebec want?» Le gentil Luc ne trouva qu’un moyen de s’en sortir : «Sorry Bob, i have to go to the bathroom.»

Comment ça va être au Mexique. C'est ce qu'on va voir demain.